Cher lecteur, tu es un coquinou, tu es un étudiant dilettante, tu ne sais pas quoi faire de ta vie dans les quelques jours qui viennent ? Tu es proche de la Charité sur Loire ? Là, tu vois,  j'ai envie de te dire "va au Festival du Mot". 

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France Inter a fait une émission rigolote dimanche 27 mai (celle de 13h30 à 14h, mais je n'arrive malheureusement pas à trouver un lien qui vous permettrait de ne réécouter que la seconde partie, avec les linguistes) avec Alain Rey, l'homme qui murmure à l'oreille des mots, et un autre linguiste forcément très sympathique et hyper bien habillé. 

Cette émission, je vous la conseille surtout pour son début et le reportage très amusant sur "les mots creux et les mots pleins". Un micro-trottoir, et des innocents même pas métalexicologues², c'est vous dire le degré de dangerosité de l'affaire. Les questions étaient simples : 

- qu'est-ce qu'un mot creux ? Comment le remplir ? 

- qu'est-ce qu'un mot plein ? Comment le vider ? 

Et quelques variantes "quels sont les mots que vous plaignez ?"

Ce que j'ai préféré, c'est le fait que les gens confondent "mot creux" et "mot qui signifie un truc creux", en très gros. Du coup, "bateau", "tuyau" ce sont des mots creux et "ballon", c'est un mot plein. Bon. ("comment vider le ballon ? AVEC UN ASPIRATEUR", a répondu le monsieur, visiblement très inspiré par la question)

Dans une conversation normale, on a le droit (et presque le devoir) d'utiliser des mots de liaison un peu miteux, pour se donner les quatre secondes nécessaires pour se trouver une suite. Mais pas que...

Exemple 1 :

Production orale : "Marc, c'est un mec, tu vois, bon, il est sympa mais genre un peu collant quoi". 

Dans la tête ça donne : "Marc, ce gros stalker qui me fait peur et qui sent des doigts mais c'est socialement inadapté de dire ça comme ça". 

On pourrait tout à fait imaginer la phrase débarrassée de ses chichis linguistiques, qui irait droit au but social qu'on s'est fixé : "Marc est sympa mais (un peu) collant". 

Cette phrase contient aussi des marqueurs un peu accessoires comme "bon" ou "quoi" sur lesquels on peut appuyer les intonations descendantes, pour pouvoir se garder un tremplinou ascendant sur les deux éléments importants.

"Bon" est juste après "tu vois ?", qui veut dire "je ne t'ai encore rien dit dans cette phrase mais je vérifie que t'écoutes toujours parce que mon teaser est absolument palpitant", et le "quoi" permet une insistance sur le "collant" (pour signifier "je te dis collant mais je pense gros stalker qui sent des doigts"). 

Ces mots en plus ont donc une utilité dans le discours oral, mais en eux-même, ils ne portent quasiment rien, sémantiquement parlant. J'imagine que les gens qui n'utilisent jamais de marqueurs comme ceux-ci sont quasiment autistiques, puisqu'il est toujours important d'optimiser son discours et de vérifier que l'autre suit encore (regardez, vos conversations au téléphone. Ca arrive souvent le "tu m'entends toujours ?" quand on raconte une histoire un peu longue, parce qu'on a pas de retour visuel de l'attention de l'autre, et s'il ne fait que des "hmm", on peut penser qu'il n'est plus au bout du fil ou qu'il ne nous écoute plus, et c'est quand même bien naze quand on raconte une histoire pas-sion-nante). 

En revanche, si on abuse du "quoi" ou de son ami le "voilà quoi", on risque la faute de goût linguistique. 

Bref. 

 

Les mots creux, ce sont les mots tellement galvaudés par l'usage qu'ils ont perdu leur sens. Un peu comme les autres, là, ceux dont je viens de vous parler, mais en plus pervers : on pense *encore*, bêtement, qu'ils veulent dire quelque chose alors que NIET ZERO. Par exemple, j'aime assez les discours politiques avec des choses comme "croissance forte" (vers quoi, où, comment, dans quelle proportion ?).

J'ai été voir un peu les messages de mes amis Facebook, et j'ai vu quelques mots intéressants comme "pression" ("on a la pression", "untel est victime de pressions"), "tirer une leçon", et une cohorte d'adjectifs comme "fatiguant", "chiant", ou "classe" et "excellent". 

Tout ça pour dire, le Festival du Mot, ça peut être sympa, on va élire le mot de l'année, et découvrir comment écrire "Twitter" à la française. Encore de bien belles batailles de linguistes en perspective. 

 

 

Au fait, ce message est absolument truffé de mots creux. Je sais, j'aime bien, je suis joueuse. 

 

 ² JE SAIS, petit lecteur, que tu n'es pas non plus forcément métalexicologue parce que tu es peut-être, comme j'ai dit dans l'introduction, un étudiant dilettante, peut-être même un étudiant en sciences dures. Un métalexicologue, c'est une personne qui étudie ce qu'il y a dans le dictionnaire, qui est écrit par un lexicographe.

C'est simple, on peut être pédant avec 3 affixes grecs, méta-, logos et lexicon. Je vous conseille l'utilisation de "méta-" quand vous voulez faire intello décalé, je vois beaucoup passer des "c'est une discussion métapolitique", "c'est presque de la métascience" dans les pinces-fesses où je dois faire bonne figure. C'est souvent le moment où je prends un métaverre d'alcool en plus et où je souris en faisant la lexiconiaise.