Malade et linguiste, je reste comme toi, le commun des mortels qui fait de la civilisation ou de la littérature, dans mon grabat de souffrances. Seulement entourée de paquets de mouchoirs, de mes chats Transcription (qui a peur quand j'éternue) et de Minuscule (qui a peur quand je me mouche), je survis. Autant dire que l'ambiance est festive, que même la boîte de conserve se fait rare, et que je ne sens même plus les cocktails fantaisistes de médicaments que je fais tous fondre en même temps dans la tasse pour "gagner du temps".

Même dans cet état, je cherche des linguisteries à faire avec mes 3% de concentration et de Pouvoirs Mentaux. 

Le choix est vaste : je m'abrutis devant des produits dialectaux au confins de l'humanité acceptable : les Ch'tis à Mykonos diffusés sur une chaîne de la TNT, que je réserve d'habitude aux séances honteuses de ménage et de livebloggings douteux. C'est déjà la troisième saison où en gros, la chaîne envoie un car de jeunes qui vit dans LeMondDeLaNuit dans des destinations de rêve pour qu'ils racontent des horreurs et vivent des aventures improbables pour le plus grand plaisir des téléspectateurs. Et du linguiste de terrain télévisuel. 

Lui, c'est mon préféré, Christopher. 

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Il a une maîtrise pointue de l'accent du nord (je crois que c'est le meilleur représentant du dialecte nordiste de notre pool de champions), avec des phonèmes encore plus osés que s'il faisait exprès. Il dit, pour décrire une crève qu'il avait attrapée pendant la saison Les Ch'tis font du ski :  "j'o frö au corps a pis j'o cho ol'tête".

C'est lui qui m'a appris que pour imiter un bon accent du nord, il faut parler légèrement du nez. 

Voilà une vidéo un peu mauvaise, qui nous montre plusieurs bêtises et plusieurs choses tournées en dérision alors qu'elles ne sont pas "si pires". En gros, notre Jésus a un problème d'ordre des syllabes dans les mots, et remplace le son "s" doux (/s/) par des "ch" (/ʃ/). Bon, c'est sûr, je ne peux pas défendre toutes les boulettes de notre ami de TourcoingCoinCoin, mais quand même. Il m'attendrit. D'ailleurs, si Oxfam fait des adoptions d'anciens participants de téléréalité, prévenez-moi, je suis partante. 

Une autre parenthèse concernant mon héros : j'ai aussi trouvé cette vidéo où on voit sa danse de crevette, et surtout, un moment où il s'énerve parce que les gens sont méchants. Il est amusant de remarquer qu'on censure 'bite" mais que "feuque", ça ne choque personne. Je vous laisse aussi admirer, en discursivistes, la musique de fond triste et le passage en N&B avec ralentis pour bien nous dire "attention, va y avoir du grabuge pour notre ami, sens-toi triste pour lui petit spectateur". En revanche, je ne comprends pas son expression, "j'étais plein air". Planeur ? Pleine heure ? Mais kézaco ? 

Si tu veux étudier l'accent jeune niveau "tu-peux-pas-test", que personne de la vraie vie, à ma connaissance, ne parle avec autant d'aisance, vise plutôt, toujours dans la même émission, l'ami Vincent : 

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(nos deux amis, Christopher et Vincent, nous font vivre des aventures laullesques avec des accessoires simples et des blagues bon enfant). 

Vincent, il parle une sorte de mélange de djeunz, d'anglais improbable et de téléréalité. Il utilise un paradigme que je surquiphe, "en mode ___" (et pour moi, l'expression "en mode___", c'est toujours un signe d'une conversation intéressante, je m'en étais déjà un peu gaussée dans ce billet).

Vincent dit "ça va être chaudgounedenaït" (shogun tonight ?), "pompeideupe" (pump it up ?), et "ah non, il m'a viré, je lui ai dit doubleufeuque" avec des gestes de bras un peu comme sur la photo, alors que forcément, toi, tu aurais dit des trucs normaux, limite ringards, style "On va s'amuser", voire "trop cool".

Evidemment, le substrat sur lequel il pose sa prose est presque entièrement téléréalitesque : c'est souvent "que du bonheur" avec lui, il est souvent "peace", et puis il est "love" de sa petite Hillary.

Bref, le sociolecte de ce jeune barman est une sorte de best-of de tout ce qu'il convient de parler si on veut  être branchouille, selon la téléréalité. C'est comme le Sikretstori mais en plus convivial. Le Sikretstori se parle à la maison, ou dans Confessions Intimes, le Vincent se cause en boîte à Goa quand tu rencontres une bande de Frenchies avec 9 grammes d'alcool dans chaque genou. 

Voilà le teaser putassier de la chaîne qui nous dit "han regardez, on envoie des cons en Grèce, et c'est la 3è saison qu'ils bittent pas qu'on se fout d'eux". Dedans, des morceaux de Vincent et de Christopher (à 0:56 on a un "shogun"), pour avoir un aperçu d'ensemble de la série qui, il faut l'avouer, est quand même prometteuse à TOUS les niveaux. 

 

 

Je me demande si cet espèce de mélange de franglais un peu gadouilleux n'est pas aussi le sociolecte djeunz parlé par Kev Adams dans Soda aussi (Soda, c'est l'acronyme d'"ados", mais ils sont foufoumalades, à la télé, qu'est-ce que c'est BIEN PENSE DIS DONC). Pour toi qui n'as pas W9, c'est en gros une série format très court qui montre les affres de la vie adolescente avec des petits poncifs comme on les aime (les problèmes de filles, de profs, de parents, les potes...).

Notre Kev Adams (qui a pris le soin de raccourcir son prénom pour faire jeune, d'ailleurs ? Ou moins Kevin ?) se distancie ou insiste sur ce qu'il dit en passant dans une sorte d'anglais appuyé (insupportable à mon oreille, mais est-ce l'otite ?) à la "mais tu vois, Mams, ce jeanzz pas repassé, c'était pour faire bad boy, tu vois, les mecs de la West coast ! Welcome to reality, franchement, je te remercie humblement de casser mon staïl comme ça". (la phrase est presque exacte, les anglicismes, oui, mais je vous avoue que je n'ai pas fait de capture audio non plus). On y entend aussi des phrases complètes mal prononcées comme " Dats mah men !" ou même le niveau inférieur de "Shogun the night", "chaud the night". 

Illustration inspirée* : 

Evolution

(Si vous êtes aussi friands de Pokemons dessinés approximativement sous MS Paint, voilà où j'ai trouvé l'artiste original.)

Pour la deuxième option de mon alternative malade, message à venir. Celui-ci s'adressera au linguiste malade mais pas trop, qui a regagné l'usage de presque tout, sauf sa capacité à travailler. 

 

* Je pense que les amateurs de MS Comic Sans apprécieront son utilisation. J'ai tout donné pour Pokemon.