Il est des choses qu'on pense, mais qu'on ne dit jamais.
Parce qu'on est des grands, des êtres humains avec des surmois de compétition. On ne dit donc pas à voix haute : "Han, ce pull, qu'est-ce qu'il est DOUX ! Il me fait l'épaule comme un savon Dove, je l'aime" devant son patron. Ou qu'on a des fonctions biologiques qu'on pourrait considérer comme gênantes. Bref, on garde normalement pour soi ces histoires (à ce sujet, je vous conseille les travaux sur les mots interdits d'Allan et Burridge [1])

Encore que j'aie des amis-contre-exemples. Et qu'il m'arrive de lâcher prise et de raconter des horreurs indicibles.

 En revanche, il y a des choses qu'on ne devrait pas ou plus dire, mais qu'on dit QUAND MÊME. Soit pas au bon âge, soit pas à la bonne personne ou au bon public. Illustration, en plein de cas de figure et autant de gênes potentielles.

 

Cas #1 : Ce qu'on disait quand on avait 8 ans mais qui passe plus du tout une fois adulte :

Moi, quand je deviens amie avec des gens --et je ne parle pas de Facebook et de sa friendship request illustrée dans cet éminent article niveau quand je serai une grande, je voudrais écrire pareil-- je le sais parce que je raconte de plus en plus de trucs. Oh, ça peut être une taillade à l'encontre de Mariloune qui a encore mis trop de maquillage et pas assez de déodorant et on rigole et on en rajoute une couche, ça peut être de la confession intime à la "non mais tu vwaaaas, y m'a dit "je n'aime pas ton frère", je lui ai dit "si c'est comme ça, on fait chambre à part et je DECOUPE TON VISAGE de mon ALBUM DE SCRAPBOOKING !", ce sont des petites choses subtiles et intimes qui font que, de "l'inconnue avec laquelle je prends le train pour rentrer du boulot", je passe à "ma bestah 4ev@".

 

Cet enfant nous expose sa demande d'amitié dans une vidéo touchante et perplexifiante en même temps. Comme ça faisait longtemps que je n'avais pas fait l'exégèse d'un clip, voilà les choses que j'ai apprises grâce à Antoine Vigne.


Son message naïf, "je veux être ton ami", est borderline creepy quand on imagine qu'il a une douzaine d'années. Moi-même, ringarde et mal fagottée à l'époque (pardon maman, mais c'est vrai !), je pense que je n'avais pas repoussé les limites du naze jusqu'à dire verbalement avec les mots et tout mon corps tremblottant "je veux être ton amie".

Avec lui, on a une illustration de ce qu'être seul comme une merde signifie, en images. Quand on est seul, dans le désordre, on :

  • joue de la guitare. Option : jouer dans une étable comme Jésus.
  • Fait du cerf-volant approximatif
  • met son pied viril sur un caillou en regardant au loin en se disant "Peut-être que la marée va m'emporter et que je vais me noyer, monde cruel rempli d'INGRATS"
  • se lève, assez guilleret, quand même (on est seul, mais on se laisse pas abattre). Option : on ouvre de curieux volets tournants.
  • On marche vers le lointain romantique en levant les bras, pour faire dire à Cristina Cordula qu'on a le corps en X
  • écrit des lettres sur du papier d'écolier, un peu effrayantes, où on appuie sa demande d'amitié. Option : avoir un sous-main Yorkshire, pour que les spectateurs comprennent bien pourquoi cet enfant est seul.
  • peut se traîner seul dans le jardin, en se disant "je vais prendre l'air, ça va me faire du bien".
  • démolit des pissenlits pour faire passer le temps.

 

Avec des amis, on fait des activités beaucoup plus enivrantes, du coup il a raison de nous demander d'être amis comme l'océan et les poissons. Je rappelle, à toute fin utile, que les poissons défèquent, mangent, se reproduisent, naissent et meurent dans l'océan.

Avec Antoine, l'amitié risque d'être pleine de petites surprises, mais voilà ce que lui et ces pauvres figurants ont concocté, comme "activités d'amitié" :

  • Tourner dans un tourniquet magique à 14, du coup le truc va à 2 mètres/heure
  • Jouer de la batterie. Option : du tambourin, si on aime bien les gros plans sur les pieds.
  • Faire du sport de foufou, comme le badminton ou le frisbee.
  • Organiser des pic-nics avec fruits et Banga. Option, arriver en retard mais après son propre panier de fruits, qu'on récupère sur le chemin. 
  • Regarder un coucher de soleil et marcher main dans la main à 8 PERSONNES. Un classique.
  • Chanter devant une fille qui fait des efforts pour ne pas rire. Option : lui prendre la main
  • Rire en rang d'oignon en regardant TOUS dans une direction différente (certainement mon activité amicale préférée)

 

 Cas #2 : à ne pas dire... Ou pas à ce(s) public(s). 

2.1 : Ne pas dire, ne pas écouter

Il y a quelques jours, j'ai été très amusée dans la rue en voyant un père et sa fille, de 3 ans. La gamine était partie dans une explication philosophique de comment c'était bien à l'école et y'avait Marie elle a dit que et puis la maîtresse elle a dit ça et puis après j'ai fait un dessin avec des crayons mais y'a Théo qui. 

Le père, manifestement enchanté par le tout, n'a pas décroché un mot, il arborait l'oeil torve et lointain du "j'aimerais être en train de boire un mojito à Ibiza".

Pas un seul "hmm-hmm" qui, normalement, code "vas-y, continue à parler, ça m'intéresse", et j'ai aimé que l'enfant soit un être pourvu simultanément des options "parler sans discontinuer" et "pas jauger l'intérêt de son interlocuteur". Comme, mine de rien, beaucoup d'adultes... 

Tiens, je vous mets même cette vidéo de J. Taieb qui illustre l'enfant qui pose de la question bête dans une chanson gnan-gnan. Parce que normalement, personne ne devrait demander "Maman, jusqu'où tu m'aimes ?". Appréciez les moments de blanc un peu gêné. Extra-beat-bonus-shogun-dah-night : une exploitation de cette chanson + Maman Très Chère + choré inspirée qui me fait mourir de rire. 

2.2 : Ne pas  laisser à la portée de toutes les oreilles. 

Bref, cette historiette introduit le cas 2 : ce qu'on ne dit normalement pas, jamais, à des gens qui ne sont pas concernés. Je veux parler d'un Tumblr qui est cruellement drôle : Je t'aime sur Internet (JTASI). Le principe est simple : l'auteur a été chercher sur internet les plus beaux photomontages Youtubesques de gens qui célèbrent leur lauve de coeur coeur bisous. C'est une sorte de nouveau genre discursif qui relèverait du domaine privé, mais qui, est inexplicablement donné en pâture à tous les utilisateurs de Youtube. Je ne voudrais pas être Célinisante, et dire que l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches, mais je dois avouer que, dans la plupart des cas, ce qui se dit entre des gens qui s'aiment est à la fois toujours un peu pareil, et normalement privé. Quand deux amoureux roucoulent devant moi, il m'arrive de réprimer des jets de vomi par les oreilles, et normalement, je garde mes propres transports pour La Personne Humaine. 

Internet, c'est "je t'aime à l'infini" à la portée des moqueurs. 

La base est simple : une personne amoureuse d'une autre créé une ode à son couple ou à son aimé.e. 

- en fond audio, une chanson (option : mise en boucle !!) 

- en image, des amoureux. Soit Dulciné.e, soit le couple. Soit, étrangement, soi-même. Je ne me l'explique pas.

- en mots écrits à même l'image, ce qu'on ressent pour Chouchou Pompon. Option, quasi obligatoire : la faute d'orthographe (qui en dit souvent long sur l'âge et la catégorie socio-culturelle du concepteur de l'ode sus-dite). 

En plus, JTASI nous met des extraits fourbes de ce à quoi on va avoir droit dans la vidéo. Echantillons choisis : 

- ma fée qui conte le plus dans mon coeur et celle que je suis trop bien avec elle tu est toute ma vie je suis trop bien avec toi ma femme” 

Je ne fais pas l'éxégèse du conte de fée, mais j'aime beaucoup la construction de "celle que je suis trop bien avec elle"; on court-circuite le pronom démonstratif, on colle une sorte de relative; la construction qui se finit avec une préposition qui me rappelle des constructions à la germanique type : 'the one I'm super happy with".

-" Je dédie cette vidéo a l’élue de mon coeur , voila 2 ans que l’on partage notre vie et que l’on et fiancé je t’aime tellement rien ni personnes ne poura nous séparer les biacth briseuse de couple affamé ses pas pour vous gar a celle qui s’approche de mon homme direct coup de tete baleyette jlenvoi a l’hosto ;) et puis de toute facon mon homme vous tege direct donc voila tous sa pour dire ses ma proprieter privé hihi mon bonheur mon ame mes joie mes rires il et tout pour moi . je t’aime l’homme de ma vie signé ta petite Annamour :)"

Là, j'adore l'avant-propos. Partie 1 : pourquoi je fais cette vidéo. Partie 2 : Les biatch briseuses de couple, attention, non seulement je vous défenestre le visage, mais en plus mon amoureux vous jette; il est à moi. Partie 3 : je l'aime parce qu'il est tout pour moi. J'adore l'espèce de phatique à la fin, aussi, "signé ta petite Annamour" sans changer de paragraphe.

C'est en lisant des textes comme ça que je vois aussi la dimension orale de l'écrit sur internet. Parce qu'il n'y a aucune ponctuation, ou presque, on se retrouve dans une situation de "voix retranscrite", un peu.


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Brandon et Delphine .:. 3 ans que notre histoire sans fin est née

3 ans que notre baiser c’est réaliser dans le bac à sable du camping 
ce fameux samedi 16 aout 2008 à 23h54 

je me souvien comme si c’était hier mon amour 
on a peut etre eu des haut et des bas mais notre amour es bien plus fort que n’importe quoi et qui

Je t’aime mon amour ♥ je ne suis pu rien sans toi Je t’aime énormément :$

je t’aime comme le premier jour , tu est si tendre, si beau t unik a mes yeux

Là on a un effort de mise en page, mais les expressions "notre baiser s'est réalisé", et surtout, des détails qui tuent de précision (on peut peut-etre invoquer un peu Grice, là, on a un problème de maxime de quantité, je crois. Si tu es perdu dans Grice, j'avais fait ce vieux billet il y a quelques années).

 J'aime beaucoup cette vidéo, parce qu'on sent que la dame a pris un peu toujours la même photo d'elle avec "l'angle flatteur qui va bien"; appréciez la photo recadrée ou non, quand on voit son chat dans son lavabo ou non. Je trouve que le point focal des images est étrange, mais elle nous invite quand même à quipher la vaïbz de ses vidéos : "bienvenu ; D dans [s]on petit monde [elle l']aime pire que tout au monde ; D".

 

Je pense qu'il y a un boulevard pour le linguiste francisant qui voudrait étudier les vertiges de l'amour, avec les Skyblogs qui célèbreraient les bisous et la joie. Comme je suis une petite blagueuse, j'ai voulu chercher des corpus déjà exploitables, en tapant dans mon moteur de recherches préféré ""je t'ai rencontrer" skyblog bébé" (faute de français + vocatif d'amour + le lieu de recherche = on est à peu près certain de trouver), et j'ai trouvé ce contre-exemple "Depuis que je t'ai rencontrer... Je ne te quitterai plus jamais !" qui illustre quand même l'amour et la tindresse [sic], mais... point de couples en premier résultat !

Heureusement, ici, de l'amour, de la faute d'orthographe basée sur des homophonies en pagaille, une grammaire chancelante et surtout, un curieux focus dans le premier article : attention, ne vous laissez pas avoir par les photos de la petite fille en haut, le bas de l'article et ce .gif animé et inspiré nous montrent que c'est bien un article sur des amoureux. Ou alors on a un hénaurme problème, Houston. 

Petit teaser : "Je t'aime depuis que mon regard c'est posé sur toi. Tes premières paroles on fais chavirer mon coeur, mes sentiments ne font que d'augmenter pour toi, ils sont incontrôlables. Depuis le 8 juillet 2012, grâce a ton  amour que tu m'offre, tu me fais de moi la plus heureuse des filles sur cette Terre. tu a  remplacer mes larmes  par un sourire qui s'est crée sur mes lèvres. Ce sentiment que j'ai pour toi je ne l'ai jamais ressentit en  moi, c'est tellement puissant."

Mon instinct de linguiste de corpus me dit que ce blog pourrait être un bon point de départ pour travailler l'affect et les blogs parce que l'auteur se livre façon journal intime, et écrit des messages assez longs, mais je ne le trouve pas assez flamboyant dans le côté "calligraphie numérique", avec des couleurs et des choix graphiques alternatifs cohérents... 

 

Cas #3 : Mais QUI me parle ? 

 

Autre cas de l'indicible (ou du non-écoutable) : on a un message, on a un "je", mais ON SAIT PAS QUI C'EST. Je suis en bisbille permanente avec mon bureau de poste (dernière en date : "ah mais le postier s'est trompé dans les codes-barres, celui pour votre colis c'est pas celui qui est sur le papier, c'est pas votre nom pas votre adresse, je retrouve pas votre colis, revenez plus tard"). Et, emplie du courroux normal que chacun devrait ressentir en s'entendant dire que c'est pas ce soir qu'on aura son Bourdieu, mon oeil fut attiré vers ce panneau qui m'a fait redescendre d'un étage direct :

 je_vous_remercie

 

 J'en déduis donc que ce "je" énigmatique peut être :

- l'employée aux yeux tombants, qui a bêtifié un client avant moi "y'a marqué le TANT alors ça sera disponible le TANT" avec moult doigts sur son avis de passage, ou celui qui a une tête de routier sympa, une veste à poches sur un pull approximatif et qui est toujours en train de courir partout dans le bureau. 

- le panneau lui-même, qui a une affordance de folie : non seulement il est placé avec un angle agréable à l'oeil du client, puisqu'il lui fait face, qu'il peut contenir une feuille, ET qu'en plus il est doué de conscience de soi, puisqu'il maîtrise les deux éléments d'une conversation : l'énonciateur (ce "je") ET le co-énonciateur ("vous"). Bon, il a une maîtrise un peu approximative de la grammaire, mais on peut pas tout demander à un panneau de plexi avec pied intégré. 

 [1] Allan, K., & Burridge, K. (2005). Forbidden words. Cambridge: Cambridge University Press.


Ce billet est dû entièrement dans sa conception à un séminaire de Master 2/Doctorat/ Post-Doc/Astro le Petit Robot où, figurez-vous, on ne claque pas de mots compliqués devant des petits poulitous qui commencent à écrire les 10 premières pages de leur mémoire, contrairement à certaines idées reçues.

En linguistique et en analyse de discours, on fait les foufous, on débat, et on a des LIENS VERS DES VIDEOS YOUTUBE MITEUSES. Parce que l'analyse de discours sur internet, c'est quand même une science où on peut parler de LOLcats, de Gangnam Style tout en faisant avancer la Science.Pas la même qui permet de développer le Biactol pour la peau crasseuse et acnéique du matheux, mais celle qui permet de comprendre comment tu discutes en Web 3.0. 

Bref, je dédie chaleureusement ce billet à tous les acteurs de ce séminaire, de mes partenaires de débat au professeur qui me laisse l'interrompre et raconter mes anecdotines toutes les 2 minutes 42 environ.