Quand on est malade, vient enfin un moment un peu plus agréable mais pas non plus serein.

On se traîne encore, courbatu et fatigué de la côte flottante qui a rien fait qu'à battre contre le diaphragme environ 400 fois/jour quand on était aux portes de la Walhalla*...cependant, on sent quand même poindre un appétit pour les livres et les milliards de trucs à faire qu'on avait laissé tomber, et on peut déjà se résigner à refaire la vaisselle après ces tentatives infructueuses de dresser les chats pour le faire.

Bref, on va mieux-mais-pas-encore-top. 

 

Quand je suis dans cet état, je fais des linguisteries plus évoluées que me commettre mentalement devant des émissions affreuses. Je joue à la Praystation et, en ce moment, je joue à une petite chose qui me plaît bien. Comme je suis pauvre/que j'ai peu de temps/que je suis friande de jeux d'occasion pour pouvoir me payer d'éventuelles DLC², je joue à des trucs que mes amis plus geeks mais ayant plus de temps ont déjà fini 4 fois sans les doigts. 

 

Là, pour mon temps pré-rentrée universitaire/malade, j'ai choisi Fallout : New Vegas (sorti en 2010, c'est vous dire le décalage espace-temps entre la Vraie Vie et la mienne). Pré-rentrée/malade = je pense finir le jeu à peu près en novembre 2018.

Fallout_New_Vegas

Avoue, toi le non-gamer, ça donne envie, hmm ? On sent qu'on est au coeur d'une petite intrigue guillerette, je sens le désir du jeu dans tes yeux. 

 

J'ai toujours eu un faible pour ce jeu (le 4è de la série-- pas au niveau des 2 premiers mais si je rétrogamais plus encore, je devrais m'acheter Pong alors ça suffit la nostalgie), à cause de l'ambiance post-apocalyptique, des gros flingues, et du côté immersif. Je fais toutes les quêtes comme une petite disciplinée, et je vais même voir sur le net pour être certaine que j'ai pas fait de bêtise.

Bref, depuis le 3, j'apprécie le décalage armes à énergie pour défourailler du gros mutant + jazz des années 30-50 dans les oreilles (ceci me rappelle une discussion sur les biais alternatifs de culture; il m'aurait semblé improbable de me mettre à écouter du jazz en jouant, avant, et pourtant...). Ce n'est pas qu'un jeu de gros boum-boum, on peut aussi s'en sortir -comme dans beaucoup de jeux de rôles- en discutant ou en négociant avec les différents personnages.

Dans cet opus, on a un conflit Empire Romain/Empire américain pour le contrôle d'un barrage; la carte est aussi parsemée de tribus (mongole entre autres), qui rappelle cette question très fantaisiste mais finalement pas si bête d'un internaute, il y a déjà quelques temps de cela [lien en anglais].

Les vrais connaisseurs savent que je caricature un peu mais en gros, j'aime bien Fallout : New Vegas en sortant de maladie. Et de journées de cours trop longues.

 

L'intérêt linguiste réside dans plusieurs éléments de la chose : déjà, on est dans un monde post-apocalyptique, près de 200 ans après la dernière guerre nucléaire qui a peu ou prou rasé la terre. Les survivants sont les descendants des malins qui se sont planqués dans des abris antinucléaires (d'où le titre, Fallout, "retombée", comme une retombée nucléaire, mais aussi comme un "fallout shelter", ou justement, abri antiatomique).

 

Ma première réflexion est la suivante : comment ça se fait que tout le monde parle en gros le même anglais, alors que 200 ans sépare les dernières interactions entre certains groupes, vu que certains ont été isolationnistes jusqu'au bout du maintenant tout de suite ?

Disons 25 ans/génération; vous vous voyez parler *pareil* qu'il y a 8 générations ? Et surtout, ne développer aucune particularité de langage ? Non que je veuille m'adonner à la lépidoptéro-sodomie, mais ça me plaîrait d'avoir des avis de gens qui étudieraient des groupes de langues  complètement isolées mais pas depuis très longtemps--il me semble que dans certains groupes de langues, type les langues polynésiennes, on ait ce genre de cas de figure.

Sauf que là, l'anglais est une langue écrite. Donc on aurait des écrits d'avant-guerre + une standardisation et/ou une stagnation des pratiques langagières autour d'un écrit ? Pas sûre.

Mais 200 ans, pour devenir des langues à part, ça me semble très court (j'imagine que je comprendrais quand même mon arrière-grand-père à la 6è génération, si vous voulez, même si nous aurions besoin tous les deux de parler lentement pour nous comprendre). Mais la différence, en l'occurrence, n'est pas temporelle, mais géographique. Et culturelle. On imagine des abris qui ont chacun leur culture et mèmes, transmis de génération en génération. 

Bref, c'était la vraie-question-je-me-donne-bonne-conscience-parce-que-je-joue. 

 

Maintenant, l'autre linguisterie de ce billet concernant ce jeu, c'est le fait que, pour la première fois, je vois un personnage de linguiste pour de vrai, qui fait son coming-out et tout. J'étais comme une adolescente en fleur. Alors oui, on a normalement une sorte de Professeur Tournesol linguiste, parfois, dans certains jeux, du qui sent des coudes, qui porte du velours côtelé et sait déchiffrer du verlan araméen fingers in the nose.Oui, on a de l'anthropologue un peu romantique, du biologiste un peu sexy, mais normalement, des linguistes qui se revendiquent en tant que tel, niet zéro dans l'univers du jeu vidéo [à ce sujet, ami gamer, si ce que je te dis te fâche tout rouge parce que tu en as déjà vu en vrai, fais-moi signe. Mais je veux du linguiste qui l'affirme, pas du qui parle 7 langues point].

 

Ce linguiste n'est nul autre que l'Empereur César. Et là je dis bravo.

Pour le non-gamer sceptique en toi : oui, alors, en fait, il s'est inspiré de l'empire, nous savons tous, lui compris, que ce n'est pas le vrai César. Bonne conscience x2, j'ai pu réviser mon latin tout en jouant (un peu). Mine de rien, j'ai appris ce qu'était un vexillarius (ou porte-étendard) alors que rien dans mes études ne m'a préparée à connaître un mot latin aussi spécialisé.

Caesar

Y fait un peu son malin avec son grille-pain cosmique greffé sur le bras, je trouve. 

En anglais, les membres de sa faction l'appellent [ˈkaɪsar] (la prononciation classique latine du prénom); alors que les autres, [ˈsiːzɚ] (la prononciation moderne du mot, comme dans une "caesar salad" quoi). C'est intéressant uniquement parce qu'on imagine que ses fidèles ont une connaissance plus grande de la culture latine. La différence avec l'anglais standard s'explique parce que ce prénom est anglicisé, même si en l'occurrence, c'est un puissant chef local dont on devrait connaître le nom tel qu'il se prononce (cf Mitterand/Mittrand ?).

Bref, cette constatation rejoint mon hypothèse de particularités dialectales. Chaque communauté a des chances de développer son propre substrat culturel, et de diverger avec les autres.

Revenons-en à César : 

Notre bon linguiste, qui, forcément, a eu toute ma sympathie quand il dit qu'il en est lui aussi, m'a déchiré le coeur parce que son aveu entier donnait : "As an anthropologist and linguist, my assignment was to learn the dialects of the Grand Canyon tribes. What a fucking waste of time!" "En tant qu'anthropologue et linguiste, ma mission était d'apprendre les dialectes des tribus du Grand Canyon. Quelle putain de perte de temps !" (pour les deux lecteurs qui ne parlent pas anglais). 

Bon, déjà, ça répond à ma question : les tribus de la région parlent des dialectes. Déjà, on est bons sur ce point, qui m'aurait étonnée autrement.  Bon, ok, il est linguiste biclassé anthropologue, personne n'est parfait mais on est d'accord : un linguiste mis dans un monde post-apocalyptique, ça ne survit pas. Il faut au moins des bases d'anthropologie pour faire des feux de camp et vider des fourmis mutées géantes pour les manger, dans les terres dévastées. Je donne pas 10 minutes à un phonéticien pour tomber dans un trou et se péter la clavicule, perso.


En revanche, la linguistique de terrain, une "putain de perte de temps" ? 

 

Je l'ai buté. 

Moriture me saluta, si mes bases de latin ne me font pas défaut. Faut pas me chercher quand je grince encore du poumon comme une vieille porte. 

 

* #CaM'EnBoucheUnCoin, Walhalla, un mot féminin ?!

 ² Pour le non-jeune en toi, la DLC, c'est la nouvelle fantaisie des contenus téléchargeables payants après l'achat du jeu. Tu veux faire plus de choses ? Pimper ton personnage pire qu'une actrice de clip de rap US ?

Tu te dois de débourser des crédits ou de l'argent virtuel sonnant et trébuchant--et, contrairement au prix des jeux, 0 décote. Pour vous donner une idée, mon jeu, originalement à 60€ (prix de lancement normal) a 4 DLC à 9,99€/pièce.

Le jeu, neuf, m'a côuté 17€, moins cher que l'occasion, "parce que les côtes de jeux vidéos, ma bonne dame, a sont pas logiques hahah" dixit le vendeur. En attendant, mes 4 DLC, achetées hors soldes (trop rares !) m'ont coûté le prix du neuf, 3 ans après sa sortie. 

 

-----------

Mis à part ma blague en latin, que j'ai mis 10 minutes à composer (et qui est à peu près incompréhensible, j'en conviens et peut-être incorrecte), aucun jeu de mot, aucune allusion à des "rendre à César", même pas un "tu quoque" si tentant ni rien ne furent commis. Les chats applaudissent.